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Portrait Anne Marie Gbindoun Giorgis

© Jean Mayerat , Suisse

"ANNE-MARIE NE REVIT PAS, ELLE VIT."

 


 

Quand Anne-Marie Agile Gbindoun peint, elle bat le fer, le fait crier et lancer des étincelles. C’est aussi une manière forte d’écrire, de réécrire ce qu’elle voit en elle-même comme au dehors. Si elle a commencé à dessiner et peindre sur du papier journal, c’est parce qu’elle n’avait pas les moyens financiers de se procurer du papier vélin …
Mais du coup, elle est devenue palimpseste en couvrant de ses propres traits, de sa propre graphie, des écritures antérieures, extérieures. Quelle volupté, quel vertige que de se sentir capable de réécrire le monde sans la prétention de le refaire. On ne refait pas le monde ni sa vie. On ne refait rien; écrire des formes, c’est faire tout court.

Gilbert Salem, printemps 2005


Scarifications

Dans notre tradition figurative, représenter la réalité, c’est s’en tenir aux données visuelles, c’est-à-dire garder ses distances, reporter sur la feuille ou sur la toile les silhouettes, les périphéries des corps, les ombres et les lumières telles qu’elles nous apparaissent en vis-à-vis – une performance que la photographie accomplit exhaustivement. Tel n’est évidemment pas le propos d’Anne-Marie Gbindoun. Non qu’elle opte pour l’abstraction, elle resserre même le rapport au réel. Son  « objectif » – allais-je dire si le terme n’était pas si mal choisi – c’est, d’abord, de visualiser les sensations tactiles, olfactives, gustatives, proprioceptives, qui interviennent prioritairement dans notre expérience, et qui sont ordinairement refoulées par ce privilège de la vision : paradoxalement, faire voir ce qu’on ne voit pas.

La manière qu’a la dessinatrice d’occuper la surface en continuité est déjà significative et suggestive. Elle pratique ce qu’on appelle le « all over » : non pas l’espace balisé et compartimenté qui échelonne les corps et les soumet à notre maîtrise projective, mais un milieu englobant, immersif, compromettant même, qui nous fait perdre nos repères. L’opposition du Moi et de l’Autre se résout dans une corporalité anonyme, empathique, et d’autant plus vive. On suit de dessin en dessin, comme dans une suite mélodique, des intensités physiques et psychiques subtiles qui échappent à la verbalisation.

Il faudrait être fanatiquement cartésien pour s’en tenir au corps comme à une étendue matérielle. « Ce qu’il y a de plus profond dans l’homme, c’est la peau », dit Paul Valéry, une formule qui a son corollaire dans ces compositions épidermiques, précisément : la peau, telle qu’elle est sensibilisée, activée, irradiée, nous achemine au monde mental dans sa vertigineuse complexité. La sensualité et la spiritualité s’y réconcilient, pour ainsi dire, dans un rapport de réversibilité – on pourrait parler de sublimation si le terme n’était pas aussi casse-pieds.

Scarifications : ce terme, lui, est bienvenu, de par son ambiguïté : la scarification est tout à la fois blessure et écriture, secret du corps et affiche sociale, souffrance et beauté.

Michel Thévoz