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Portrait Anne Marie Gbindoun Giorgis

© Jean Mayerat , Suisse

"ANNE-MARIE NE REVIT PAS, ELLE VIT."

Nuits blanches

Pour cette nouvelle exposition à la Galerie du Château, Anne-Marie Gbindoun nous présente ses dernières créations. On retrouve son geste, sa palette de couleurs, sa manière d’étouffer l’espace, ou le vide, avec les pigments. Cependant, le regard plane cette fois-ci sur une surface différente, beaucoup moins statique que la toile et beaucoup plus grande que la page d’un carnet, supports favoris de l’artiste. Elle inaugure ainsi la série des « draps » et des « taies d’oreiller ». Anne-Marie Gbindoun signe, avec cette exposition, un nouvel acte de liberté. Elle utilise le drap ou la taie comme un étendard en renonçant ainsi à la dimension intime de ces objets : tissus recouvrant ou accueillant un corps lors de son repos, de sa joie ou de son tourment.

Elle déploie sur ces surfaces les formes qui l’accompagnent et l’obsèdent depuis toujours d’une manière plus explicite et assurée que sur les toiles : têtes, silhouettes, sexes, les signes d’une écriture automatique prennent leur place sur le tissu immaculé. Ils le tachent, l’incrustent, le colorient pour toujours.
Sur ces draps et taies achetés au marché aux puces ou en brocante, Anne-Marie Gbindoun retrouve le langage directe et cru qui caractérisait ses premières œuvres conçues sur des supports récupérés: planches en bois, cartons, journaux.

L’attention que l’artiste a toujours réservé au grain du papier pour ses écritures automatiques, est cette fois-ci portée sur la qualité du tissu. Elle privilégie les draps anciens, en lin ou d’un coton consistant, et de couleur blanche. Cette candeur recherchée par l’artiste est une condition préliminaire, qu’elle ne tarde pas toutefois à démasquer et à démentir. Les coups de pinceau s’affolent, les mains interviennent, les formes surgissent et les images intérieures d’Anne-Marie Gbindoun s’affirment. Le vécu que ces objets issus d’une autre époque portent en eux est ainsi dépassé. La parole appartient maintenant à l’artiste ! qui la déclare avec une véhémence bénéfique.

Anne-Marie Gbindoun nait à Cotonou au Benin en 1968. Depuis l’année 2000, elle habite et travaille à Lausanne. Elle commence à peindre à l’âge de 30 ans. Le thème central de son art est la représentation du corps ; il s’agit d’une reproduction toujours incomplète et subjective de la figure humaine.

Texte de Marta Spagnolello pour l’exposition personnelle de 2020 à la galerie du Château à Renens

 


 

Quand Anne-Marie Agile Gbindoun peint, elle bat le fer, le fait crier et lancer des étincelles. C’est aussi une manière forte d’écrire, de réécrire ce qu’elle voit en elle-même comme au dehors. Si elle a commencé à dessiner et peindre sur du papier journal, c’est parce qu’elle n’avait pas les moyens financiers de se procurer du papier vélin …
Mais du coup, elle est devenue palimpseste en couvrant de ses propres traits, de sa propre graphie, des écritures antérieures, extérieures. Quelle volupté, quel vertige que de se sentir capable de réécrire le monde sans la prétention de le refaire. On ne refait pas le monde ni sa vie. On ne refait rien; écrire des formes, c’est faire tout court.

Gilbert Salem, printemps 2005


 

L’écriture du corps

Freud note quelque part que, briser un cristal, c’est un accident regrettable, certes, mais que les lignes de brisure révèlent des structures qui, sinon, seraient restées invisibles. Nous sommes tous sujets à une scission intérieure singulière. Mais c’est peut-être le lot et le privilège des artistes, leur souffrance et/ou leur jouissance, que de pouvoir dessiner, d’une manière ou d’une autre, cette brisure qui est chez eux aggravée.

Chez Anne-Marine Gbindoun, nous n’avons pas affaire à une cassure brutale, mais à une fragmentation douce et diffuse, une sorte d’innervation qui irradie la surface du papier, et qui sollicite notre sensibilité tactile bien plus que notre fonction optique. Certes, comme toute œuvre plastique, ces dessins sont faits pour être vus, mais, curieusement, ils court-circuitent la distance de vision, ils réactivent un registre sensible plus immédiat, plus archaïque, systématiquement refoulé par notre éducation foncièrement onto-photo-théo-logique (un terme crâneur pour caractériser l’idéologie judéo-chrétienne qui tient la manifestation visuelle pour la preuve exclusive de l’Être – croyance illustrée par saint Thomas).

Anne-Marie Gbindoun n’est pas thomiste. Le corps tel qu’elle le blasonne n’a rien à voir avec ce qu’on appelle si bien des académies, ces périphéries pétrifiées qui n’expriment rien du corps intérieur, du corps vécu, du corps proprioceptif. La dessinatrice se livre à une subtile maculature du papier qui le sensibilise à l’instar d’un épiderme. Par exemple, elle exacerbe avec une insistance un peu perverse tout ce à quoi un simple frisson nous conduit intérieurement, physiologiquement aussi bien que mentalement : à la jouissance ou à la souffrance, à l’empathie ou à la répulsion, à la sidération ou à la peur. Bref, elle étale un spectre non pas optique, encore une fois, mais tactile ou libidinal, elle réalise une petite encyclopédie des sensations qui illustre mieux que jamais le fameux aphorisme de Valéry : « Ce qu’il y a de plus profond dans l’homme, c’est la peau. »

Michel Thévoz, hiver 2017-2018