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Peintures 2004-2005

Anne-Marie Gbidoun – Vertiges picturaux de l’instinct vital

 

Elle allait sombrer dans le plus irréversible des néants : celui d’une enfance volée, meurtrie qu’on a voulu effacer à jamais lorsqu’une puissance imprévue, presque déroutante, est venue la chercher. Non pas de l’extérieur, mais d’une anfractusioté de son for intérieur dont elle ignorait l’existence et qui lui a dit en jaillissant au pire carrefour des destinées : « Prends ce pinceau et fais un trait, retrouve ta voie. »

 

Depuis, Anne-Marie Gbindoun, une enfant du Bénin exilée à Paris puis échouée à Lausanne, ne respire plus que par ce qu’elle dessine, par ce qu’elle peint. Ce n’est pas elle qui est allée à l’art, c’est l’art qui est venu à elle. La voici investie d’une confiance, d’une nouvelle capacité à se développer toute seule, au défi du malheur – et sans vouloir pour autant chercher le bonheur à tout prix. Qu’est-ce que le bonheur en regard d’un trait à l’encre de Chine qui rejoint un autre trait, qui en est poursuivi par d’autres et participe peu à peu à l’apparition d’un faisceau, d’une convergence de lignes qui toutes tendent vers un point qu’on ne voit pas, qu’on n’atteindra peut-être jamais. Mais qui existe. Qui est la clef de voûte d’une construction.

 

Aussi, lorsque Anne-Marie Gbindoun peint, ne fait-elle pas que peindre. Elle devient sculpteur, architecte, forgeron. Elle est fascinée par le fer, le métal surtout quand il paraît lisse. Parce qu’elle en devine la fragilité, l’élasticité, la transparence. Du métal travaillé au burin semble transparaître dans quelques-uns de ses tableaux, qui ne sont faits pourtant que de papier, d’encre, de couleurs acryliques vives mais mangées par la nuit. Car plus elle assombrit ses coloris, comme chez Chaïm Soutine qu’elle admire tant – instinctivement d’ailleurs – plus elle les charges d’obscurités en forme de grilles superposées, et mieux l’élan vital peut sourdre des interstices du treillis, pour se mettre à rayonner dans la caverne de Platon.

 

Quand Anne-Marie Gbindoun peint, elle bat le fer, le fait crier et lancer des étincelles. C’est aussi une manière forte d’écrire, de réécrire ce qu’elle voit en elle-même comme au dehors. Si elle a commencé à dessiner et peindre sur du papier journal, c’est parce qu’elle n’avait pas les moyens financiers de se procurer du papier vélin… Mais du coup, elle est devenue palimpseste en couvrant de ses propres traits, de sa propre graphie, des écritures antérieures, extérieures. Quelle volupté, quel vertige que de se sentir capable de réécrire le monde sans la prétention de le refaire. On ne refait pas le monde ni sa vie. On ne refait rien ; écrire des formes, c’est faire tout court.

 

ANNE-MARIE NE REVIT PAS, ELLE VIT.

 

 

Gilbert Salem, printemps 2005